L’écrasante présence de la mère absente
La compagnie Sousouli
: de bien jolies muses. Tout de suite, on sent qu’on
est tombé dans un nid de guêpes qui bouffent de l’amour avarié,
et qu’on ne va pas s’en sortir comme ça. On est piégé
par les mots de Michel-Marc Bouchard, et on va les écouter jusqu’au
bout.
Quatre adultes : trois sœurs, un frère. Une famille ? Oui, mais
pas au complet. Manque le papa, mort. Manque la maman, vivante. Vivant en Espagne,
avec son amant Frederico. Depuis vingt ans. Depuis qu’elle a laissé
ses enfants seuls, inconsolés, comme on laisse un paquet de linge sale.
Ah ! L’écrasante présence de la mère absente ! Celle
par qui le malheur arrive, celle qui va tout faire exploser.
Michel-Marc Bouchard a un sens aigu de la construction dramatique, dictée
par l’affûtage des sentiments. Il suit ses personnages pas à
pas ; les pousse dans leurs derniers retranchements, les accule à cracher
leur venin, sonne l’hallali des passions. Il sonde les reins et les cœurs
en médecin de l’âme.
Shelly De Vito a l’intelligence de construire une mise en scène
discrète, fluide, efficace. Elle est ainsi au service des comédiens,
qui peuvent laisser leurs personnages s’épanouir et nous séduire.
Biffer la fuite de la mère
Laetitia Tomassi incarne élégamment Martine, capitaine lesbienne
de l’armée canadienne, avec une fragile fermeté.
Marie-Do Ferré interprète brillamment l’aînée,
Catherine, « chef » d’une famille qui la pille, cloîtrée
dans ses secrets, femme stérile lourde du poids de sa petite sœur
et de tous les enfants qu’elle n’aura jamais.
Arnaud Allain stupéfie avec son Luc masochiste, pseudo-écrivain
qui « publie », d’abord pour lui seul puis pour le public
de ses sœurs, l’improbable Correspondance d’une reine d’Espagne
à son fils pour biffer la fuite de sa mère.
Elodie Saos, enfin, défend avec une jolie générosité
une Isabelle « mongole », affamée de mots, bouleversante,
lumineuse, au ras de l’âme.
Vincent Cambier
La marseillaise - 23 juillet 2003
Alibi Théâtre – Avignon 2003
Les muses orphelines
Petites cruautés en fratrie
« Aucun de nous n’est normal dans cette famille,
faut vivre avec. ». Le ton est donné dés les premières
minutes par Catherine, l’aînée d’une famille canadienne
de quatre enfants, abandonnés par leur mère vingt ans auparavant.
Chacun mène son bout de chemin dans le traumatisme de l’absence,
chacun à sa façon de combler le vide. Catherine enseigne, fait
office de mère de substitution et refoule l’émotionnel.
Luc, écorché vif, à la masculinité perturbée
dans cet aréopage de femmes où les rôles sont confus, se
rêve écrivain et se travestit en sa propre mère. Isabelle,
la cadette, prise avec tendresse pour la gourde de service, cristallise le besoin
de maternité de tous. Là, sonne l’heure des retrouvailles
avec le retour de Martine, militaire lesbienne partie pour l’Allemagne.
Elle revient sur un énorme mensonge. Et ce ne sera pas le dernier dans
cette fratrie de torturés qui jouent à chercher leur identité
et règlent leurs comptes avec leur génitrice. Chacun se sert des
autres, souvent par de malsains jeux de rôles, pour l’atteindre
elle, pour s’atteindre eux-mêmes. Tous la cherchent. Tous la fuient.
Tous la maudissent. Tous la désirent.
Quand on annonce l’arrivée le lendemain de la mère prodigue,
les tensions s’exacerbent, les rancoeurs dégueulent et les émotions
jouent à cache-cache. « On se déchire entre nous et
au-dedans de nous », lâche Martine. L’amour surmontera-t-il
les tourments individuels et ces petites cruautés fraternelles ? L’auteur
québécois Michel Marc Bouchard, nous renvoie à la face
ces incessants questionnements que nous avons tous sur notre propre famille
: accepter le passé et nous libérer de ce qui pèse, tracer
le chemin de notre propre vie, prendre conscience de notre rôle dans le
théâtre familial… Ecrite en 1988, la pièce comporte
également un fond contemporain : l’émancipation de la femme,
qui trompe, qui abandonne ses enfants, qui bouffe la vie à belles dents,
et le regard des autres, incarné par le reste du village. L’interprétation
et la mise en scène nous restituent l’intimité, l’oppression
et les désordres psychologiques, sans larmoiements, sans impudeurs, sans
artifice. Un bémol : difficile de s’accommoder de l’exiguïté
du lieu, qui étrique le propos et l’expression corporelle de ces
jeunes talentueux comédiens. Un détail ; car notre quatuor de
Muses était ce jour-là particulièrement bien inspiré.
Stephen Bunard
Ruedutheatre.com - 17 juillet 2003
Alibi Théâtre – Avignon 2003
Les muses orphelines
Cette pièce du Québécois Michel Marc Bouchard,
version française de Noëlle Renaude (Edition théâtrale)
a suscité un vif intérêt puisqu’elle aborde un thème
très fort : l’abandon maternel et des dégâts que cela
cause. Je fus emballée par le résultat.
Ce qui est subtile dans la mise en scène de l’américaine
Shelly De Vito, c’est d’avoir rendu cohérent le rythme et
les déplacements des corps avec la manière dont chacun a reçu
et vécu ce traumatisme. Rien n’est gratuit et pourtant tout semble
aller de soi. Les acteurs, tous excellents et d’une grande vérité
humaine, sont formidablement dirigés.
Un excellent moment de théâtre, une belle pièce que l’on peut lire en attendant de la voir.
Jacqueline Pasquier
Lesbia Magazine – Octobre 2003
Alibi Théâtre – Avignon 2003